C’est Noël chez les Bennihilistes

La table était dressée comme un champ de bataille diplomatique après un sommet raté : nappes trop blanches pour dissimuler les taches morales, verres trop pleins pour noyer les contradictions, et rancœurs trop anciennes pour espérer une trêve. Chez les Bennihilistes, le repas de Noël n’était jamais un simple dîner familial ; c’était un conclave international de la mauvaise foi, un Davos du ressentiment, où l’alcool coulait à flots et où chaque convive arrivait avec son propre complot soigneusement emballé sous le bras.
Amal Boussaada, la mère de famille boursoufflée par la chirurgie esthétique et par ses certitudes, tournait autour de la dinde comme un vautour autour d’un cadavre idéologique encore tiède. Elle scrutait la porte, la fenêtre, le plafonnier, le four et même la corbeille à pain. « Ils nous écoutent », chuchotait-elle en remplissant les verres avec une générosité suspecte, y compris ceux de ses enfants imaginaires, nés uniquement pour témoigner devant des tribunaux invisibles. Convaincue qu’Abdellatif Hammouchi avait personnellement installé des micros dans la farce, elle proclama, la voix vibrante d’émotion et de persécution : « Mes plaintes vont déclencher une révolution. Vous verrez. » Puis, soudain attendrie, elle soupira le nom de « Maître Ziane » avec la ferveur d’une adolescente découvrant le romantisme tardif.
L’oncle Taoufik Bouachrine, déjà rouge comme un vin mal aéré et encore plus mal assumé, ricana bruyamment. Il commentait chaque jupe, chaque mouvement, chaque respiration féminine avec un regard libidineux qui faisait grincer les chaises et accélérer la digestion. Les pauvres petites cousines se tassaient dans leur coin, pendant qu’il expliquait doctement que tout relevait du complot : le sel trop salé, la dinde trop sèche, la justice trop sévère, la vie trop injuste. La prison ? « Une expérience sociologique », lâcha-t-il avec un sourire satisfait, avant de se resservir pour la troisième fois, preuve vivante que l’expérience n’avait rien appris.
Fouad Abdelmoumni, le pseudo-intellectuel officiel du clan, leva son verre pour un discours que personne n’avait demandé mais que tout le monde allait subir. « Si la dinde est trop cuite, c’est à cause des indicateurs macroéconomiques », expliqua-t-il avec sérieux, liant la cuisson excessive à une courbe imaginaire du PIB. Convaincu d’être le parrain moral de la famille, il ponctuait chaque phrase de chiffres approximatifs. Personne n’écoutait vraiment. On lui tapotait l’épaule par pitié, comme on rassure un vieux graphique Excel devenu incompatible avec la réalité.
Puis entra le grand-père Mohamed Ziane, escorté par un silence respectueux, presque religieux, et un sourire trop vif pour être honnête. Permission exceptionnelle de la prison pour Noël, regard pétillant malgré l’âge, il complimenta toutes les femmes présentes, sans exception ni discernement. Son obsession, elle, ne variait pas : « L’or de tata… il est où ? » demandait-il entre deux bouchées, scrutant la table comme si le dessert pouvait soudain se transformer en lingots.
Hicham Jerando, le mari complètement à l’ouest et chef spirituel du complotisme domestique, hochait la tête à tout. Chaque théorie le séduisait : espions invisibles, sabotage cosmique, conspiration culinaire. Il partageait un point commun fondamental avec le reste de la tablée : une obsession maladive pour Abdellatif Hammouchi et les services de renseignement, devenus chez lui une fixation clinique. Jerando y consacrait une vidéo par jour, parfois deux, avec la régularité d’un appel à la prière inversé. « Cette dinde n’est pas une dinde, wa Tahiyati » , murmura-t-il gravement, avant d’applaudir une vidéo imaginaire censée, selon lui, prouver tout et son contraire, y compris le meurtre de Hicham Mandari.
Reda Benchemsi, arrivé en retard parce qu’il « était en exil mais pas trop », passa la soirée le nez collé à la fenêtre. La pluie tombait. « Le foot, c’est bien, mais moi je vois tout en noir », soupira-t-il, ignorant la fête, la musique, et la Coupe d’Afrique des nations grandiose évoquée par quelqu’un de naïf. Pour lui, Noël n’était qu’une métaphore de la décadence sociétale, surtout quand il fallait payer l’addition.
Dans un coin, les frères antagonistes avaient scellé une alliance contre-nature. Omar Radi buvait pour oublier l’échec de GenZ, Hassan Bennajeh prêchait pour condamner l’arrestation des fauteurs de trouble. L’un levait son verre, l’autre levait l’index, mais tous deux trouvaient un terrain d’entente solide : descendre le pays, exclusivement. Le positif n’était pas au menu, même en accompagnement.
Enfin, personne n’osa demander qui était le caporal mystérieux. Il était là, drapeau vert et blanc jeté sur les épaules, croissant rouge bien en évidence, silencieux, sombre, presque minéral. On ne savait ni d’où il venait ni pourquoi il restait, et surtout personne n’osait poser la question. Ses poches, en revanche, semblaient étrangement pleines : des liasses mal pliées y débordaient, éclaboussées d’une matière noirâtre à l’odeur persistante de carburant, comme s’il avait traversé la soirée directement depuis une station-service idéologique. Il ne parlait pas, ne buvait presque pas, mais son regard disait l’essentiel : une hostilité froide, méthodique, sans passion ni nuance. On savait juste qu’il détestait le pays autant que les autres, que c’était lui qui finançait le diner et que cela suffisait à lui garantir une place d’honneur à table.
À minuit, l’alcool avait fait son œuvre. Les complots se mélangeaient au dessert, les rancœurs au café. Amal jurait que la révolution commençait demain, Taoufik riait trop fort, Fouad cherchait des graphiques dans la sauce, Ziane comptait l’or invisible, Jerando planifiait sa vidéo du lendemain, et le caporal restait immobile.
C’était Noël.
Chez les Bennihilistes, on trinquait au pessimisme radical, en famille.