Parution à Toronto d’un ouvrage collectif sur la sécurité nationale canadienne, avec un chapitre consacré au ciblage numérique du Maroc

Un nouvel ouvrage collectif en anglais, intitulé Fulfilling the Promise of Canada: Charting a National Strategy for an Unstable World, vient de paraître au Canada. Il s’agit d’une contribution intellectuelle structurée au débat canadien en cours sur la nécessité de reconstruire une stratégie nationale plus cohérente dans un monde devenu plus instable, plus concurrentiel et plus coûteux en matière de risques sécuritaires, politiques et technologiques.

Le livre a été publié le 22 avril par Double Dagger Books Ltd. à Toronto, sous la direction de Charles Oliviero, colonel à la retraite des Forces armées canadiennes et spécialiste de l’histoire et de la stratégie militaires, et de Phil Halton, lieutenant-colonel à la retraite de l’Armée canadienne et auteur spécialisé dans les questions de guerre et de sécurité.

Le projet a également été réalisé sous l’égide de RUSI-NB et RUSI Victoria, les deux branches canadiennes rattachées au Royal United Services Institute, vénérable think tank britannique en matière de défense et de sécurité, fondé en 1831.

L’ouvrage collectif repose sur une idée centrale. Le Canada ne peut plus gérer sa place dans le monde et sa sécurité nationale avec les mêmes schémas intellectuels que ceux qui ont prévalu durant la période précédente, qu’il s’agisse de la dépendance quasi automatique au parapluie américain, du pari sur la stabilité de l’environnement économique et politique nord-américain, ou de la capacité des structures actuelles à absorber les nouvelles menaces.

Dans cette perspective, le livre se divise en deux grands volets. Le premier traite des dossiers militaires et de défense, depuis la marine, la défense continentale et la puissance aérienne jusqu’aux réserves, aux forces spéciales, aux collèges militaires, à la haute chaîne de commandement et à la modernisation de l’armée. Le second aborde des questions plus larges touchant à l’identité nationale, à l’évaluation du renseignement extérieur, aux universités, aux relations avec la Chine, à la défense en Amérique du Nord, aux vulnérabilités numériques, aux relations canado-américaines et à la question taïwanaise.

Le livre réunit les contributions de généraux et d’officiers supérieurs à la retraite de l’Armée canadienne, d’universitaires, d’anciens officiers et d’experts en sécurité, en renseignement et en relations internationales, ce qui lui confère un caractère mêlant expérience opérationnelle et analyse stratégique.

Dans ce contexte, le chapitre de Daniel Robson, journaliste et chroniqueur canadien indépendant spécialisé dans les questions d’extrémisme, de terrorisme, d’ingérence étrangère et de criminalité transfrontalière, se distingue dans la seconde partie sous le titre Canadian Digital Openness: Risks of Middle Power Credibility Erosion.

Ce texte consacre un espace important à des cas de ciblage du Maroc depuis l’espace numérique canadien, parmi lesquels le dossier GenZ212 et le cas Hicham Jerando, dans un cadre plus large consacré au coût de l’ouverture numérique sur la crédibilité du Canada comme puissance moyenne.

Ce chapitre déplace le débat des outils traditionnels de la défense vers l’espace numérique envisagé comme un champ stratégique à part entière. Robson part de l’idée que l’ouverture numérique et juridique, longtemps présentée comme l’un des atouts de la puissance, de l’attractivité et de la légitimité internationale du Canada, peut se transformer, dans un environnement de menaces hybrides, en point de vulnérabilité dès lors qu’elle est exploitée par des acteurs hostiles, des réseaux extrémistes ou des opérateurs transnationaux.

Selon le chapitre, le danger ne se limite pas aux dommages internes. Il atteint aussi la crédibilité du Canada comme puissance moyenne. Lorsque les plateformes numériques canadiennes ou les protections juridiques offertes sur le territoire deviennent un espace permettant la production de propagande, l’intimidation transfrontalière, les campagnes d’influence ou encore le blanchiment réputationnel sous couvert d’activités en apparence civiles, médiatiques ou militantes, la question touche aussi à l’image du Canada auprès de ses partenaires et à sa capacité à défendre à l’extérieur les normes qu’il affirme soutenir.

Le texte s’arrête notamment sur le dossier GenZ212, qu’il présente comme une mobilisation numérique ayant ciblé le Maroc et dépassé, selon son analyse, le simple commentaire politique pour évoluer vers une agitation associée au désordre et à des appels explicites à la violence, avec des indices indiquant qu’une partie de son activité numérique était gérée depuis le Canada. Le chapitre présente ce cas comme un exemple de la manière dont l’espace numérique canadien peut devenir une plateforme d’opérations à effets extérieurs directs.

Le chapitre examine également le cas de Hicham Jerando, qu’il présente comme un autre exemple d’activité numérique transfrontalière opérée depuis le Canada. Le texte relie ce cas, dans son analyse, à des contenus comprenant une rhétorique antisémite, une glorification de la violence et la diffusion de récits alignés sur l’écosystème iranien, ainsi qu’à des éléments en sources ouvertes reliant une partie de l’activité à une période antérieure durant laquelle certaines pages de Jerando étaient gérées depuis l’Iran, avant un basculement ultérieur vers le Canada.

Le chapitre ajoute que ce cas a également été associé à des activités d’intimidation numérique et d’extorsion électronique, ce qui en fait, selon l’auteur, un exemple révélateur de l’entrecroisement entre propagande, intimidation et pression transfrontalière exercée via les plateformes numériques.

Daniel Robson ne limite toutefois pas son propos à ces deux cas. Il le relie à d’autres types de risques susceptibles de tirer profit de l’environnement ouvert canadien. Le chapitre évoque ainsi l’affaire Patrick Gordon MacDonald, connu sous le pseudonyme Dark Foreigner, afin de montrer que l’espace canadien peut aussi servir à produire des contenus de propagande liés à des milieux terroristes et extrémistes transnationaux.

Il s’arrête également sur ce que l’évaluation fédérale canadienne des risques de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme a relevé concernant l’existence d’un soutien intérieur lié à des entités inscrites comme Babbar Khalsa International et International Sikh Youth Federation, dans le cadre de l’environnement extrémiste sikh transnational d’origine indienne. Le texte souligne ainsi que la question ne se limite pas au contenu numérique, mais concerne aussi les fonctions de soutien et de facilitation susceptibles d’affecter, elles aussi, l’image du Canada auprès de ses partenaires.

Parmi les angles majeurs mis en avant dans le chapitre figure également ce que Robson appelle «l’angle mort linguistique». Selon lui, certaines des activités les plus dangereuses en matière de propagande, d’intimidation et d’influence passent par l’arabe, le persan, le russe et d’autres langues, ce qui peut permettre la circulation de contenus à haut risque pendant de longues périodes avant qu’ils ne soient détectés, documentés ou reliés à leurs réseaux d’origine.

Le chapitre estime que cette faille ne constitue pas seulement une faiblesse technique ou administrative, mais qu’elle peut aussi devenir un fardeau pour la politique étrangère lorsqu’elle permet à des acteurs structurés d’exploiter les espaces les moins surveillés et les moins analysés.

Dans cette même logique, Robson défend la nécessité de restaurer le contexte transfrontalier dans l’évaluation de certaines activités numériques hostiles menées depuis le Canada, en partant du constat qu’un certain nombre d’acteurs ne commencent pas leur trajectoire sur le territoire canadien, mais y arrivent avec des antécédents, des réseaux et des prolongements liés à d’autres espaces.

Le chapitre relie ainsi la nécessité d’un dispositif canadien plus rigoureux en matière d’application de la loi à l’importance d’une coopération internationale disciplinée, capable de compléter le tableau d’ensemble et d’améliorer l’évaluation, sans renoncer pour autant aux standards canadiens en matière de preuve et de procédure.

C’est dans ce cadre que le chapitre rappelle que le Canada était présent à la 93e Assemblée générale d’INTERPOL à Marrakech, où les États membres ont débattu de la criminalité transnationale et des menaces croissantes circulant à travers les réseaux et les plateformes internationales.

À partir de là, Robson s’appuie sur l’intervention de Abdellatif Hammouchi, directeur général de la sûreté nationale et de la surveillance du territoire, qui a affirmé lors de ce forum que la sécurité était désormais «globale et indivisible», et que les menaces transfrontalières se renforçaient dès lors que persistaient les failles entre compétences juridiques, mécanismes de coordination et dispositifs d’échange d’informations.

Le chapitre utilise cette idée comme cadre d’interprétation venant appuyer l’appel à une approche canadienne plus cohérente, fondée sur l’application de la loi, l’analyse multilingue, l’évaluation du renseignement et une coopération internationale structurée.

Le chapitre conclut que le défi auquel le Canada est confronté ne réside pas dans un recul de l’ouverture démocratique, mais dans sa gestion comme un actif stratégique nécessitant protection et encadrement. Une démocratie ouverte, soutient le texte, ne conserve sa valeur stratégique que si l’État dispose des outils juridiques, institutionnels et opérationnels permettant d’empêcher qu’elle ne soit transformée en plateforme aisément exploitable pour des campagnes d’influence hostile, de propagande violente et d’intimidation transfrontalière.

En définitive, le chapitre de Daniel Robson place la dimension numérique au cœur de la question stratégique canadienne et pose avec clarté un problème qui n’est plus marginal dans le débat sécuritaire occidental. Comment un pays comme le Canada peut-il préserver son image et sa crédibilité internationales si son ouverture juridique et numérique demeure exploitable par des réseaux d’influence, d’extrémisme et de criminalité transnationale ?

C’est précisément là que réside l’intérêt de ce texte au sein d’un ouvrage qui entend, dans son ensemble, redéfinir le sens de la stratégie nationale canadienne à une époque où la nature des menaces a changé, où leurs espaces se sont élargis, et où elles ne se limitent plus à la seule géographie, aux équipements ou aux équilibres traditionnels.

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