Les fuites Jerando-Hijaouy placent le Canada face à ses responsabilités… Ottawa ouvrira-t-il une enquête sur des cybercrimes transfrontaliers ?

Les fuites qui circulent au sujet des échanges entre Hicham Jerando, établi au Canada et poursuivi par la justice marocaine, et Mehdi Hijaouy, ancien fonctionnaire révoqué de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), également visé par la justice, placent les autorités canadiennes devant une question qu’elles ne peuvent plus ignorer : jusqu’à quel point le territoire canadien peut-il servir de base arrière à des campagnes numériques visant le Maroc, ses institutions et ses responsables ?

Les éléments rendus publics, dans l’attente de ce que pourraient établir d’éventuelles enquêtes officielles, dessinent les contours préoccupants d’un mode opératoire fondé sur la diffamation, le chantage, les accusations ciblées, l’atteinte à la vie privée et la circulation de rumeurs présentées sous l’apparence d’un prétendu contenu politique. L’affaire dépasse ainsi le cadre d’une simple activité numérique pour s’inscrire dans un schéma organisé qui utilise les plateformes digitales comme instruments de pression, de chantage et d’atteinte à la réputation.

Jerando, qui a accumulé ces dernières années un long historique de contenus hostiles au Maroc et à ses institutions, ainsi que des décisions judiciaires canadiennes le condamnant pour des faits de diffamation répétée, a longtemps cherché à se présenter comme un opposant politique. La nature de son discours et de ses contenus révèle pourtant les limites de cette posture. Les insultes, les propos diffamatoires, le ciblage des familles, l’utilisation de données personnelles et l’amplification d’allégations non établies placent cette activité dans un registre très éloigné de la critique politique, du journalisme ou de la liberté d’expression.

Quant à Hijaouy, ancien fonctionnaire révoqué des services marocains de renseignement extérieur, les fuites le concernant soulèvent des questions supplémentaires sur le rôle que peuvent jouer des personnes recherchées ou mises en cause dans des dossiers judiciaires dans l’alimentation de campagnes numériques transfrontalières. Lorsqu’une personne poursuivie par la justice contribue à orienter, alimenter ou produire des contenus visant les institutions de son ancien pays, le dossier prend une dimension sécuritaire et judiciaire qui dépasse largement le cadre d’un simple différend politique ou d’une controverse médiatique.

C’est précisément à ce niveau que commence la responsabilité du Canada. Le problème ne se limite plus à des noms précis, mais touche l’environnement qui permet à ce type de pratiques de se poursuivre. Lorsqu’une personne réside sur le sol canadien et utilise l’espace de libertés qui y existe pour conduire des campagnes de diffamation et de chantage contre un État partenaire, Ottawa devient directement concernée par la réponse à apporter. Dans un tel contexte, le silence ne peut être assimilé à de la neutralité ; il ouvre plutôt la voie à une interprétation plus grave, celle d’une tolérance de fait envers des actes à caractère transfrontalier.

Le Canada n’est pas appelé à confisquer les opinions ni à restreindre l’activité de personnes présentes sur les réseaux sociaux. Ce qui est attendu est plus simple et plus clair : appliquer la loi lorsque la liberté d’expression devient une couverture pour la diffamation, lorsque les plateformes numériques deviennent un instrument de ciblage contre des personnes et des institutions, et lorsque l’opposition revendiquée se mêle au chantage, aux menaces et à la coordination avec des personnes recherchées par la justice.

La liberté d’expression, telle qu’elle est comprise dans les démocraties sérieuses, connaît des limites juridiques claires. La diffamation n’est pas une opinion. Le chantage n’est pas une activité politique. La publication d’accusations sans preuves n’est pas une enquête journalistique. Le ciblage de la vie privée de responsables ou de leurs familles n’est pas une pratique démocratique. Ces évidences juridiques et morales ne nécessitent aucun grand effort d’interprétation, mais elles deviennent encore plus sensibles lorsque les actes partent d’un pays qui se présente comme un État de droit et un partenaire fiable.

La question posée aujourd’hui à Ottawa est directe et explicite : les autorités canadiennes ont-elles ouvert, ou ouvriront-elles, une enquête sérieuse sur les campagnes numériques visant le Maroc depuis leur territoire ? Examineront-elles la nature de la relation entre Jerando et Hijaouy à la lumière des dernières fuites ? Traiteront-elles ce dossier comme une simple activité numérique, ou comme l’indice d’infractions transfrontalières où se croisent diffamation, chantage, poursuites judiciaires et instrumentalisation de l’espace canadien contre un État partenaire ?

L’affaire ne concerne pas uniquement le Maroc. Tout État qui permet l’utilisation de son territoire pour produire des campagnes de diffamation et de chantage contre d’autres pays se place devant un précédent dangereux. Le processus peut commencer par le ciblage du Maroc, mais il installe une logique permettant à des profils judiciairement exposés de se refaire une image de militants politiques, à tout acteur impliqué dans la diffamation de brandir le slogan de la liberté, et à tout réseau de pression numérique d’évoluer dans les zones grises du droit.

Les relations entre États ne se construisent pas uniquement sur des communiqués diplomatiques. Elles reposent aussi sur la confiance, la coopération et le respect des intérêts sécuritaires et judiciaires réciproques. Si le Canada tient réellement à sa relation avec le Maroc, le premier test sérieux consiste à traiter avec clarté toute activité partant de son territoire et visant les institutions d’un État partenaire par la diffamation, le chantage et l’incitation numérique.

Les dernières fuites ont ouvert une fenêtre sur un dossier plus profond que les seuls cas Jerando et Hijaouy. Elles révèlent la fragilité de l’approche canadienne face à une nouvelle forme de criminalité numérique transfrontalière, dans laquelle les acteurs se dissimulent derrière un langage politique et utilisent les lois des États démocratiques pour protéger des pratiques qui frappent le cœur même du droit.

Ottawa se trouve ainsi devant un examen clair : agir en État de droit et ouvrir une enquête sérieuse sur ces faits, ou laisser persister une ambiguïté lourde de conséquences politiques et morales. Car une liberté qui ne distingue plus la critique du chantage devient une couverture pour l’impunité ; et l’État qui ne fixe pas de limites à une telle dérive porte une part de responsabilité dans sa persistance.

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