Pegasus : l’ère de l’obsession et du deux poids, deux mesures

Quand l’investigation cède la place à l’acharnement, la frontière entre le journalisme d’investigation et l’obsession éditoriale devient floue. Le traitement médiatique de l’affaire Pegasus par le consortium Forbidden Stories et une frange de la presse française et espagnole en est l’illustration parfaite. En se focalisant de manière disproportionnée sur le Maroc, ces entités soulèvent une question fondamentale : s’agit-il d’une quête de vérité, ou d’un agenda politique savamment orchestré ?
Une analyse comparative de la rhétorique utilisée face à des cas similaires en Europe met en lumière une asymétrie flagrante, voire un « deux poids, deux mesures » troublant.
Pour comprendre cette dichotomie, il suffit de se tourner vers le rapport publié en 2022 par l’organisation canadienne Citizen Lab. Ce document détaillait une vaste opération d’espionnage menée via le logiciel Pegasus entre 2017 et 2020. Les cibles ? Soixante-cinq personnalités liées au mouvement indépendantiste catalan, incluant des membres du Parlement européen, des présidents régionaux, des législateurs, des juristes de premier plan, ainsi que des figures de la société civile.
Pourtant, face à ce scandale massif baptisé « CatalanGate », l’attitude de Citizen Lab, de forbidden stories et des leurs relais, ont brillé par leur prudence. Ils ont affirmé ne pas pouvoir attribuer formellement ces opérations à une entité gouvernementale spécifique. Et ce, alors même que l’évidence d’un mobile politique et de solides indices pointaient quasi univoquement vers les services de sécurité et de renseignement espagnols. La rigueur scientifique et la précaution sémantique étaient alors de mise.

La donne change radicalement lorsque le sujet se déplace vers la rive sud de la Méditerranée. Dans le cas du Maroc, cette même prudence méthodologique s’est évaporée. Sans sourciller, les rapports et les relais médiatiques ont imputé, de manière directe et catégorique, les allégations d’espionnage aux services de sécurité marocains.
Pourquoi cette certitude absolue d’un côté, et cette hésitation paralysante de l’autre ?
Cette géométrie variable décrédibilise le discours porté par ces organisations. Lorsqu’une méthodologie refuse d’accuser formellement un État européen malgré des preuves circonstancielles écrasantes, mais n’hésite pas à condamner un pays africain et arabe sur des bases tout aussi, sinon plus, contestées, l’indépendance de l’expertise est légitimement remise en question.
Ce double standard est largement relayé, voire amplifié, par certains acteurs de la presse européenne. Le cas du journaliste espagnol Ignacio Cembrero est à cet égard emblématique.
Celui qui s’est érigé en critique implacable et systématique du Maroc observe un mutisme absolu lorsqu’il s’agit du « CatalanGate ». Comment justifier qu’un journaliste se réclamant de la défense des droits humains et de la transparence ignore le plus grand scandale d’espionnage politique récent dans son propre pays, mais réchauffe toute information nuisible au Maroc ?
La réponse se trouve peut-être dans ses propres confidences. En admettant à demi-mot que le simple fait d’écrire sur le Maroc permet de « faire vendre ses feuilles de choux », Cembrero dévoile la véritable nature de sa ligne éditoriale : une démarche mercatique et sensationnaliste plutôt qu’une quête d’information objective. Taper sur le Maroc attire le lecteur, renfloue son compte bancaire en pétrodollars algériens, génère du clic et sert des intérêts géopolitiques bien compris, tandis qu’exposer les dérives des services espagnols semble beaucoup moins lucratif.
Le journalisme exige de la constance. L’obsession acharnée de Forbidden Stories et de certains médias européens à l’encontre du Maroc, contrastant violemment avec leur complaisance silencieuse face aux agissements de l’État espagnol, et trahit un agenda qui dépasse le simple cadre de l’information.
Pour que le public puisse accorder du crédit à ces enquêtes internationales, il est impératif que les standards de preuve et d’attribution soient appliqués universellement. Tant que ce ne sera pas le cas, ces publications s’apparenteront moins à du journalisme d’investigation qu’à des campagnes de dénigrement ciblées.