Sebta : le cas Wafae Atid révèle une nouvelle offensive des médias espagnols visant à déplacer le débat migratoire vers le terrain religieux contre le Maroc

La crise de Sebta et Melilla occupées avait commencé par des rumeurs sur une prétendue « ouverture des frontières » et sur l’impossibilité de renvoyer vers le Maroc ceux qui parviendraient à atteindre le territoire sous administration espagnole. Elle semble désormais franchir un nouveau seuil, beaucoup plus sensible.

Après le récit du jeune Marocain pauvre, sans emploi et en quête d’un avenir en Europe, d’autres registres commencent à s’imposer dans la couverture médiatique espagnole : « fuite d’une famille musulmane », rejet du voile, athéisme ou encore « persécution religieuse ». Un glissement qui pose une question sérieuse sur la tentative de transformer une crise migratoire en confrontation culturelle et religieuse artificielle avec le Maroc.

Ce déplacement du récit ne présente plus seulement l’Espagne comme une destination économiquement plus attractive. Il ouvre la voie à un discours plus insidieux, fondé sur une opposition implicite entre « l’Espagne chrétienne » et « le Maroc musulman ».

D’un côté, l’Espagne est présentée comme un espace de liberté et d’émancipation individuelle ; de l’autre, le Maroc est réduit à la famille, à la religion, au voile et à l’oppression supposée des femmes et des non-croyants. Une crise de frontières et de migration se trouve ainsi progressivement transformée en récit culturel et religieux suggérant que la liberté commencerait avec le passage d’une société musulmane vers une société chrétienne.

Le cas de Wafae Atid illustre clairement ce basculement. La jeune Marocaine de 28 ans, arrivée à la nage à Sebta le 30 juillet, a déclaré à Reuters qu’elle préférait vivre dans la rue en Espagne plutôt que retourner au Maroc, affirmant que sa famille religieuse n’acceptait pas « son absence de foi en l’islam ». Le lendemain, El País a élargi ce récit en rapportant ses propos selon lesquels « les femmes sont en dessous des hommes » et en affirmant qu’elle refusait de se couvrir comme le lui demandait sa famille, tout en reliant son histoire à des restrictions concernant les études, les voyages et le choix de ses vêtements.

Le recours à la question religieuse n’est pourtant pas anodin. La loi espagnole 12/2009 sur l’asile inclut explicitement, dans la notion de religion pouvant être prise en compte pour établir l’existence d’une persécution, les convictions théistes, non théistes et athées. Passer du récit de « la pauvreté et du chômage » à celui de « la persécution en raison de l’athéisme » ne constitue donc pas un simple changement de vocabulaire médiatique. Cette nouvelle formulation peut avoir une portée directe dans le cadre des procédures de protection internationale.

C’est précisément à ce niveau que les interrogations deviennent plus sérieuses. Assiste-t-on à une évolution spontanée des discours de certains migrants après leur arrivée, ou à une meilleure connaissance des arguments susceptibles de peser davantage dans les procédures d’asile et de protection ? Et surtout, certains cherchent-ils à déplacer délibérément le débat de l’immigration irrégulière vers la religion, afin de transformer la crise en récit d’une fuite du « Maroc musulman » vers « l’Espagne chrétienne » ?

Ces interrogations prennent davantage de poids lorsqu’on confronte le récit présenté aux médias à ce que Wafae Atid a elle-même publié pendant des années. Ses comptes Facebook et Instagram, accessibles publiquement sans qu’il soit nécessaire de figurer parmi ses contacts, montrent un parcours radicalement différent de l’image présentée au public espagnol. Son profil indique qu’elle vit à Dubaï, qu’elle a étudié à ES Dubai ainsi qu’à l’American Language Center de Tanger, qu’elle a travaillé à Atelier M et qu’elle exerce également dans le domaine du mannequinat depuis 2022.

Les centaines de photos et publications accumulées au fil des années documentent par ailleurs de nombreux déplacements entre Dubaï, la Turquie, la Malaisie, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Maroc, ainsi qu’une vie sociale faite de voyages, de sorties, de soirées, d’amis et d’événements. Plusieurs clichés la montrent également dans le cadre d’un travail promotionnel associé à CHANEL. Ses comptes documentent aussi ses déplacements pour suivre l’équipe nationale marocaine lors de différentes compétitions, de la Côte d’Ivoire au Maroc, puis au Qatar.

La question du voile révèle elle aussi une contradiction difficile à écarter. Wafae apparaît dans de nombreuses publications vêtue de tenues modernes et ouvertes, mais aussi voilée à Dubaï ou les cheveux couverts en Arabie saoudite. Plus significatif encore, environ six mois seulement avant ses déclarations actuelles, elle publiait une photographie prise à proximité de la Kaaba, à La Mecque, portant le hijab et souriante lors d’un séjour au caractère religieux évident. Quelques mois plus tard, elle se présente pourtant dans les médias comme non croyante et fait de son absence de foi en l’islam l’une des raisons expliquant son refus de retourner au Maroc.

Cette contradiction n’était ni cachée ni difficile à établir. Il suffisait de consulter ses comptes publics et de comparer ses déclarations actuelles à ce qu’elle avait elle-même choisi d’exposer pendant plusieurs années.

Il en va de même pour l’image d’un Maroc où une femme ne pourrait ni étudier, ni voyager, ni choisir librement sa tenue. La Constitution marocaine consacre l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’exercice des droits et libertés et garantit les libertés de pensée, d’opinion, d’expression et de circulation. La réalité quotidienne contredit elle aussi cette représentation caricaturale. Les Marocaines étudient, travaillent, voyagent, dirigent des entreprises et occupent des responsabilités dans la justice, l’administration, les services de sécurité, l’université, la diplomatie ou le Parlement, qu’elles soient voilées ou non.

Présenter le Maroc sous les traits d’un pays comparable à l’Afghanistan, où les femmes seraient enfermées dans une relation de contrainte permanente avec la famille, la religion et le voile, ne relève donc pas d’une description sérieuse du pays. Il s’agit plutôt d’une construction narrative servant une lecture politique et médiatique précise.

Même le volet familial apparaît nettement plus fragile lorsqu’on revient aux propres publications de Wafae. En juillet 2025, elle publiait depuis Taza une photographie particulièrement affectueuse avec sa mère, qu’elle embrassait et serrait dans ses bras, accompagnée du message « Que Dieu te garde pour moi, ma chère ».

Le 20 mars, elle publiait de nouvelles photographies avec elle dans une atmosphère familiale chaleureuse, écrivant cette fois « Que tous tes jours soient une fête, ma chère ». De nombreux comptes portant le même nom de famille figurent également parmi ses relations publiques. Autant d’éléments difficiles à concilier avec le portrait proposé par El País d’une femme ayant essentiellement fui une famille qui l’opprimerait et lui imposerait son mode de vie.

À ce stade, le cas Wafae Atid dépasse largement sa situation personnelle. Il révèle une autre dimension de la crise de Sebta et Melilla. Avant la vague de passages, des messages diffusés en ligne affirmaient que parvenir à Sebta signifiait rester en Europe et qu’un retour vers le Maroc était devenu impossible. Après l’arrivée, de nouveaux récits ont commencé à émerger, beaucoup plus proches du vocabulaire de l’asile et de la protection internationale : persécution familiale, voile imposé, athéisme et pression religieuse.

Cette succession mérite à elle seule d’être examinée. La première phase de la crise a contribué à fabriquer un motif pour partir ; la suivante semble désormais faire apparaître des éléments susceptibles de constituer un motif pour rester. Si la campagne de désinformation initiale reposait principalement sur des rumeurs concernant la frontière et le droit espagnol, la nouvelle séquence est beaucoup plus sensible puisqu’elle touche directement à la religion, à l’identité et à la place de l’islam dans la société marocaine.

Plus préoccupant encore, certains médias espagnols ne se contentent pas de rapporter ces récits individuels. Ils leur donnent un cadre plus large qui transforme une expérience personnelle en jugement sur un pays et une société entiers. Lorsqu’une migrante affirme que sa famille n’acceptait pas son « absence de croyance en l’islam » et qu’un grand quotidien construit ensuite autour de son cas un récit sur les femmes, le voile et l’égalité au Maroc, le message envoyé au public dépasse très largement la personne interrogée.

C’est là que réapparaît l’opposition centrale. L’Espagne chrétienne est présentée comme l’espace de la liberté, tandis que le Maroc musulman devient le territoire de l’oppression. Il ne s’agit plus d’une simple comparaison sociale. Une telle construction, lorsqu’elle est installée au cœur d’une crise politique et sécuritaire déjà sensible, déplace le débat de la gestion des frontières et des responsabilités migratoires vers une confrontation artificielle entre deux sociétés et deux religions.

C’est précisément ce qui rend le tournant actuel préoccupant. Une crise née de l’immigration irrégulière se retrouve, en l’espace de quelques semaines, projetée sur le terrain de « l’islam, du voile et de l’athéisme », tandis que ces questions commencent soudainement à occuper une place centrale dans certains portraits médiatiques de migrants marocains.

La question ne porte donc plus seulement sur les contradictions de Wafae Atid, dont ses propres comptes ont déjà largement documenté la réalité. Elle consiste désormais à identifier qui a intérêt à déplacer la crise de Sebta du terrain migratoire et frontalier vers celui de la religion et de l’identité, et à installer un récit présentant “l’Espagne chrétienne” comme un refuge face au “Maroc musulman”.

Ce glissement peut résulter de la convergence de plusieurs intérêts : ceux d’un migrant cherchant une voie lui permettant de rester, ceux de médias en quête d’un récit spectaculaire, ou encore ceux d’acteurs pour lesquels la question religieuse constitue un levier particulièrement efficace pour atteindre l’image du Maroc. Mais la répétition de ces éléments, dans un contexte politique et sécuritaire aussi sensible, empêche désormais de les traiter comme de simples détails sans importance.

La crise de Sebta ne se joue donc plus uniquement autour des frontières, du nombre d’arrivées ou des retours. Une bataille du récit se déroule parallèlement, avec une tentative de déplacer l’événement de son cadre migratoire et sécuritaire vers les questions de religion, de voile, d’athéisme et de droits des femmes.

Si cette tendance se confirme, le problème dépassera largement l’erreur journalistique commise autour du cas Wafae Atid. Il révélera la construction d’un angle médiatique beaucoup plus dangereux, consistant à présenter le Maroc musulman comme un espace d’oppression religieuse et sociale face à une Espagne chrétienne érigée en territoire de liberté et de salut. Un récit qui ne doit pas seulement être contesté, mais dont les sources, les circuits de diffusion et les intérêts qu’il sert méritent désormais d’être examinés avec précision.

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