À Sebta occupée, des mineures exposées aux violences sexuelles : des révélations accablantes mettent à nu le discours espagnol sur la « protection des mineurs »

La crise des mineurs marocains à Sebta occupée ne se résume plus à un débat sur l’immigration ou sur les procédures de retour vers le Maroc.

Les informations révélées ces derniers jours placent désormais l’Espagne face à une contradiction autrement plus grave. Madrid invoque « l’intérêt supérieur de l’enfant » et des procédures complexes pour retarder le retour des mineurs marocains, tout en se montrant incapable de garantir une protection élémentaire à certaines jeunes filles.

Plusieurs d’entre elles se sont retrouvées dans la rue ou dans des structures surpeuplées, exposées au harcèlement, aux agressions sexuelles et à différentes formes d’exploitation. Une réalité documentée non seulement par des sources marocaines, mais par la presse espagnole et internationale elle-même.

L’agence Reuters a ainsi rapporté, le 18 août, les témoignages de femmes et de jeunes filles vivant à proximité d’un centre d’accueil public saturé à Sebta. Elles décrivent un climat de peur permanent face au harcèlement et aux agressions sexuelles. Certaines ont choisi de dormir à proximité d’un véhicule de police dans l’espoir de se sentir davantage en sécurité.

L’une d’elles a également raconté que des filles étaient suivies jusque lorsqu’elles se rendaient aux toilettes, dans un environnement marqué par le manque d’intimité et l’absence d’installations séparées et sécurisées pour les femmes.

Plus grave encore, il ne s’agit plus de simples témoignages isolés. Le Syndicat unifié de la police espagnole, le SUP, a fait état de 15 agressions sexuelles de gravité variable depuis le 30 juillet. La grande majorité des victimes seraient des mineures.

Le ministère espagnol de l’Intérieur et la police ont refusé de confirmer ce chiffre à Reuters. La ministre de la Santé, Mónica García, a toutefois reconnu que les services sanitaires avaient pris en charge cinq femmes victimes de violences sexuelles.

Les autorités judiciaires de Sebta ont, de leur côté, confirmé avoir traité trois affaires d’agression sexuelle, dont deux concernant des mineures. Dans l’un de ces dossiers, les éléments judiciaires font état d’une agression sexuelle avec pénétration ainsi que de contraintes exercées sur la victime afin qu’elle vende de la drogue.

Le quotidien espagnol El País a lui aussi décrit une situation difficilement compatible avec le discours officiel sur la protection des mineurs. Des dizaines de jeunes filles et d’adolescentes arrivées à Sebta ont d’abord été hébergées dans un gymnase du quartier d’El Príncipe.

Pendant près de deux semaines, ce sont essentiellement des habitants du quartier et des bénévoles qui se sont occupés d’elles, comblant, selon le journal lui-même, le vide laissé par les administrations publiques. Certaines dormaient sur des matelas fournis par des donateurs. D’autres dormaient directement à même le sol. Leur transfert vers d’autres structures n’a commencé que plus tard, notamment vers des entrepôts industriels dont certains étaient encore en cours d’aménagement.

C’est précisément à ce niveau que le discours espagnol sur la « protection des mineurs » commence à se fissurer.

Contrairement à ce que certaines présentations de la situation pourraient laisser croire, le droit espagnol n’interdit pas de manière absolue le retour d’un mineur étranger vers son pays. L’article 35 de la loi espagnole sur les étrangers prévoit un examen individuel de sa situation, son audition, la vérification de son environnement familial et, enfin, une décision fondée sur son intérêt supérieur.

Surtout, la législation permet expressément son retour dans le cadre d’une réunification familiale ou son placement sous la responsabilité des services de protection de l’enfance de son pays d’origine lorsque les conditions nécessaires sont réunies.

Le Maroc a, de son côté, officiellement annoncé sa disposition à coopérer pour identifier les mineurs non accompagnés et organiser leur retour, conformément à des instructions royales adressées aux ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères.

Malgré cela, la ministre espagnole de la Jeunesse et de l’Enfance, Sira Rego, a indiqué que chaque dossier ferait l’objet d’une évaluation individuelle. La partie marocaine a, parallèlement, fait état d’obstacles administratifs et judiciaires espagnols ralentissant les procédures de retour.

La question n’est donc pas de réclamer des renvois collectifs et indiscriminés ni de contourner les garanties juridiques applicables aux mineurs.

Elle est beaucoup plus embarrassante pour Madrid : quelle valeur peut encore avoir l’invocation de « l’intérêt supérieur de l’enfant » pour ralentir sa réunification avec sa famille lorsque l’État qui le maintient sous sa juridiction n’est même pas en mesure de lui garantir un lit sûr ou de protéger une mineure contre une agression sexuelle ?

Plus embarrassant encore, la ministre espagnole chargée de la Jeunesse avait elle-même reconnu, le 7 août, l’existence d’« images douloureuses » montrant des enfants dormant dans les rues de Sebta.

Le nombre de mineurs enregistrés dépassait alors 1 300, avant d’approcher par la suite les 1 900, selon des données publiées par la presse espagnole. Dans le même temps, la capacité habituelle du dispositif d’accueil des mineurs dans la ville ne dépassait que quelques dizaines de places.

Il ne s’agit donc plus seulement d’une crise de capacité d’accueil. Il s’agit d’une crise de responsabilité.

Dès lors qu’un État décide de maintenir un enfant sous sa juridiction, il assume aussi la responsabilité de garantir sa sécurité et sa protection. Les garanties juridiques conçues précisément pour défendre le mineur ne peuvent devenir un paravent permettant de le maintenir dans un système incapable de le protéger contre la rue, la violence ou l’exploitation.

L’une des femmes interrogées par Reuters a expliqué que, lorsqu’elles sont importunées, elles se défendent en criant pour attirer l’attention des personnes présentes autour d’elles. Une autre a affirmé que la police leur avait indiqué que ses possibilités d’intervention étaient limitées. Le ministère espagnol de l’Intérieur a refusé de commenter ce témoignage.

Dans une ville entièrement placée sous l’autorité espagnole, le fait qu’une femme ou une jeune fille en soit réduite à dormir près d’un véhicule de police pour se sentir en sécurité constitue à lui seul un indicateur particulièrement révélateur de l’ampleur du problème.

L’affaire dépasse d’ailleurs largement cinq, six ou quinze dossiers. Les violences sexuelles font partie des crimes pour lesquels le nombre de plaintes enregistrées ne reflète pas nécessairement l’ampleur réelle du phénomène, particulièrement lorsque les victimes sont des mineures migrantes en situation de grande vulnérabilité.

Beaucoup vivent dans la peur, ne maîtrisent pas les procédures juridiques et ne disposent d’aucun réseau familial de protection autour d’elles.

L’Espagne ne peut donc continuer à défendre simultanément deux discours contradictoires. Elle ne peut expliquer au Maroc que le retour de ses mineurs exige de longues procédures au nom de leur protection, puis invoquer son incapacité matérielle à les héberger et à les protéger une fois qu’ils se trouvent à Sebta.

Protéger un mineur ne signifie pas le maintenir à tout prix sur le territoire sous administration espagnole. Cela signifie garantir concrètement sa sécurité, sa dignité et son intérêt supérieur.

Lorsque l’examen individuel établit qu’une famille marocaine est en mesure de l’accueillir et que le Maroc lui-même est prêt à organiser son retour, accélérer la réunification familiale n’est pas contraire à la protection de l’enfant. Dans de nombreux cas, elle peut au contraire en constituer la voie la plus directe.

Maintenir des mineures dans des rues ou dans des structures surpeuplées, puis attendre que des agressions surviennent avant d’en comptabiliser les victimes, ne saurait être présenté comme une politique de protection de l’enfance.

Au regard des faits rapportés par les médias espagnols et internationaux eux-mêmes, cette situation expose surtout l’échec de l’Espagne à donner un contenu concret au principe de « protection des mineurs » qu’elle invoque pourtant pour justifier le maintien de ces enfants loin de leurs familles et de leur pays.

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