Comment Ignacio Cembrero a fabriqué le récit d’une « vengeance marocaine » autour des événements de Sebta occupée

Ignacio Cembrero revient une nouvelle fois sur les événements de Sebta occupée avec un récit qui s’inscrit dans une constante de ses écrits sur le Maroc. Quels que soient les faits, les acteurs ou les explications disponibles, son raisonnement finit presque toujours par revenir au même point : les services de renseignement marocains, Abdellatif Hammouchi et Fouad Ali El Himma.
Dans son dernier article publié par El Confidencial, cette obsession éditoriale va jusqu’à transformer une crise complexe, précédée de plusieurs semaines de mobilisation numérique, de rumeurs et d’activité de réseaux liés à l’immigration clandestine, en une opération de représailles attribuée aux services marocains, sans qu’un seul élément matériel clair ne vienne étayer une telle accusation.
Cembrero affirme que la vague de passages vers Sebta aurait constitué une réponse des services marocains à l’enquête consacrée à Pegasus par un consortium coordonné par Forbidden Stories. Il soutient qu’Abdellatif Hammouchi aurait donné l’ordre de relâcher les contrôles sous l’autorité de Fouad Ali El Himma, avant d’aller plus loin encore en affirmant qu’une opération de cette ampleur n’aurait pu être menée sans l’aval du roi Mohammed VI.
Toute cette chaîne d’accusations repose sur les déclarations de deux hommes présentés comme d’anciens agents marocains, dont l’identité reste inconnue et qui vivraient aujourd’hui à l’étranger, selon le récit de Cembrero. Aucun document interne, aucun ordre opérationnel, aucun enregistrement ni aucun responsable identifiable n’est produit pour appuyer ces affirmations. Le lecteur ne dispose même d’aucun élément lui permettant de comprendre comment ces deux sources auraient pu avoir accès à une décision que l’auteur situe lui-même au sommet d’un cercle extrêmement restreint du pouvoir.
Ce que Cembrero passe sous silence, c’est que la version officielle espagnole a, dès les premières heures de la crise, suivi une tout autre piste. Le 30 juillet, le ministère espagnol de l’Intérieur a officiellement indiqué que des « réseaux de traite des êtres humains » exploitaient une décision judiciaire afin d’encourager l’arrivée de migrants en situation irrégulière. Le même communiqué saluait la « coopération exemplaire » entre l’Espagne et le Maroc.
Fernando Grande-Marlaska y remerciait également les autorités marocaines pour les efforts déployés par leurs forces de sécurité afin d’empêcher des milliers de tentatives de passage irrégulier. Le ministère précisait en outre que le ministre espagnol était resté en contact permanent avec son homologue marocain Abdelouafi Laftit et que les deux pays avaient convenu de renforcer leur coordination face à la crise.
Il ne s’agissait pas d’une appréciation ponctuelle formulée dans l’urgence. Le 1er août, Grande-Marlaska a indiqué que la situation à Sebta avait été inversée en l’espace de 24 heures grâce aux moyens déployés par l’Espagne et à la coopération avec le Maroc.
L’exécutif espagnol continuait, dans le même temps, à attribuer l’origine de la crise à l’exploitation, par les réseaux de passeurs, de l’arrêt du Tribunal suprême concernant les personnes arrivant à la nage. Malgré cela, Cembrero affirme dans son article, sans enquête contradictoire ni élément sécuritaire décisif, que « les mafias n’ont joué aucun rôle ».
La position officielle marocaine rejoint pourtant, sur l’essentiel, celle exprimée par Madrid. Le ministère marocain de l’Intérieur a expliqué les événements par la combinaison de plusieurs facteurs, notamment l’exploitation malveillante de l’espace numérique, la diffusion de fausses informations, l’activité des réseaux de traite des êtres humains et des interprétations erronées de données juridiques et administratives ayant laissé croire qu’il était devenu possible d’accéder facilement à l’espace européen sans conséquences légales. Le ministère a également indiqué que les dispositifs de surveillance et de suivi avaient recensé près de 40 000 tentatives en direction de Sebta occupée et 1 135 vers Melillia occupée.
Cette lecture ne se limite pas à une explication gouvernementale. Après un suivi de terrain et une veille numérique engagés depuis le mois de juin, le Conseil national des droits de l’Homme a identifié 23 groupes Facebook réunissant au total plus de 1,086 million de membres et générant plus de 1 400 publications par jour. Il a également constaté la disparition de cinq groupes majeurs le 30 juillet.
Dès le 8 juillet, le Conseil avait repéré des contenus trompeurs réduisant la décision du Tribunal suprême espagnol à une formule laissant entendre que toute personne atteignant Sebta ou Melillia à la nage ne pourrait plus être refoulée. Les 29 et 30 juillet, des messages diffusés sur WhatsApp ont ensuite appelé des jeunes à se diriger, après minuit, vers les points de passage.
La chronologie documentée contredit également l’image d’une force publique marocaine qui aurait simplement cessé d’intervenir sur instruction secrète. Le Conseil a recensé l’interception par la Marine royale d’une tentative collective impliquant une cinquantaine de personnes le 15 juillet, l’échec d’une autre tentative groupée le 17 juillet, puis l’empêchement d’un passage impliquant environ 200 personnes par Tarajal et Belyounech le 19 juillet.
Entre le 29 et le 31 juillet, plusieurs déplacements vers le nord ont également été limités à partir de gares routières et ferroviaires dans différentes villes marocaines, tandis que les forces publiques intervenaient pour empêcher d’autres tentatives aux abords de Melillia et de Beni Ansar.
D’autres éléments, encore plus embarrassants pour le récit d’El Confidencial, sont ensuite apparus. Un rapport d’analyse de renseignement en sources ouvertes, fondé sur des techniques OSINT et SOCMINT et sur le suivi d’activités sur TikTok, Facebook, Instagram, X et WhatsApp, a documenté une campagne numérique intensive dont la montée en puissance remonte au début du mois de juillet et qui a culminé à l’approche du 30 juillet.
Le rapport a identifié des comptes et des communautés actives depuis plusieurs pays, notamment l’Algérie, la Tunisie et la France, et a estimé leur portée potentielle à plus de 11 millions d’interactions, de vues, d’adhésions et autres indicateurs numériques.
Plus significatif encore, le rapport a identifié des groupes WhatsApp administrés à partir de numéros portant l’indicatif international algérien +213. Ces groupes échangeaient des informations opérationnelles sur les itinéraires, les moyens de transport, les horaires, les points de rassemblement et les moyens d’atteindre les abords du poste-frontière de Tarajal.
Un rapport ultérieur a repéré un groupe baptisé « La gran embestida a Ceuta », administré lui aussi depuis un numéro algérien, dans lequel circulaient des consignes pour constituer de petits groupes, se déplacer à des horaires précis, réorganiser les participants et diffuser les appels sur le plus grand nombre possible de pages. Le 31 juillet, un autre groupe nommé « Hijma », également géré via un numéro en +213, a commencé à orienter la mobilisation vers Melillia.
Ces éléments imposent une question journalistique et sécuritaire évidente sur l’identité de ceux qui administraient depuis l’Algérie ces espaces numériques et sur les raisons pour lesquelles certains comptes sont passés de la simple incitation à une véritable coordination logistique. Cembrero n’hésite pourtant pas, sur la seule base de deux sources anonymes, à faire remonter son accusation jusqu’au sommet de l’État marocain, mais ne semble pas considérer que des groupes documentés, administrés via des numéros algériens et diffusant des instructions opérationnelles méritent la moindre attention.
Ce silence devient encore plus troublant à la lumière d’une autre enquête publiée par El País, fondée sur une étude de Golden Owl, structure liée au parc scientifique de l’Université d’Alicante. L’étude conclut que la vague de Sebta ne relevait pas d’un mouvement spontané, mais d’une mobilisation organisée autour d’un noyau fermé de coordination, d’un réseau public de diffusion et de relais chargés de recruter des participants et de constituer de petits groupes via les messageries privées.
Elle a également documenté l’utilisation de lignes téléphoniques transfrontalières, de techniques de dissimulation d’identité et d’offres d’intermédiation pour transporter des jeunes vers Sebta contre rémunération. Les auteurs évoquent même l’existence d’un véritable marché du passage irrégulier tirant profit du désir d’émigrer. Plus significatif encore, l’étude a relevé plusieurs indices d’origine algérienne qui, pris ensemble, dessinent selon elle un schéma difficile à réduire à une simple coïncidence.
Dans ces conditions, l’insistance de Cembrero à effacer de son récit les réseaux de traite et la mobilisation numérique ne relève plus d’un simple désaccord d’interprétation. Lorsque le ministère espagnol de l’Intérieur parle officiellement des mafias, que son homologue marocain évoque la désinformation et les réseaux de trafic, que le Conseil national des droits de l’Homme documente plus d’un million de membres au sein de groupes numériques et que des rapports d’analyse identifient des groupes WhatsApp administrés depuis des numéros algériens diffusant des consignes pratiques, affirmer ensuite que « les mafias n’ont joué aucun rôle » revient à sélectionner les faits en fonction d’une conclusion déjà arrêtée.
L’évaluation attribuée aux services de renseignement espagnols et publiée par El País le 3 août contredit également le cœur du récit de Cembrero. Elle conclut que la vague n’était pas le résultat d’un plan préalablement conçu par les appareils de l’État marocain et que son point de départ résidait dans une rumeur propagée sur les réseaux sociaux et les groupes de messagerie après l’arrêt du Tribunal suprême.
Quelles que soient les lectures espagnoles ultérieures sur la manière dont les autorités marocaines ont géré la vague après son déclenchement, cette appréciation contredit précisément ce que Cembrero cherche à démontrer, à savoir l’existence d’une opération de représailles planifiée à l’avance en réaction à l’enquête de Forbidden Stories.
La partie la plus confuse de son article apparaît lorsqu’il en vient au roi. Cembrero affirme d’abord qu’une opération de cette ampleur n’aurait pu être menée sans l’accord de Mohammed VI, avant d’assurer quelques paragraphes plus loin que le souverain se serait mis en colère et aurait réprimandé ses collaborateurs après que la situation eut échappé à leur contrôle et terni l’image du Royaume le jour de la Fête du Trône.
Pour concilier ces deux versions, l’auteur introduit une hypothèse supplémentaire selon laquelle ce qui devait être une « vengeance limitée » aurait finalement pris une ampleur bien supérieure à ce qui était prévu. Il ne précise toutefois jamais ce que recouvrait exactement cette prétendue opération limitée, quelle ampleur elle devait initialement avoir, combien de temps elle était censée durer ni à quel moment elle aurait, selon lui, échappé au contrôle de ses concepteurs.
Le choix même du jour de la Fête du Trône fragilise davantage son scénario, d’autant que Cembrero se trompe jusqu’au lieu de la réception royale. Il la situe dans la « résidence royale de M’diq », alors que le communiqué officiel indique que le Roi Mohammed VI a présidé, le 30 juillet, la réception sur la place de la préfecture de M’diq-Fnideq, dans la ville de M’diq. Autour du souverain se trouvaient ce jour-là les principaux responsables sécuritaires et militaires du pays, dont Abdellatif Hammouchi et Mohamed Yassine Mansouri, aux côtés des hauts responsables des Forces armées royales, de la Gendarmerie royale et des Forces auxiliaires.
Dans ce contexte, il devient difficile de comprendre la logique qui aurait consisté à choisir la journée la plus sensible sur les plans sécuritaire et protocolaire, dans une zone accueillant le roi, les principaux responsables de l’État et les délégations officielles, pour lancer une opération supposée reposer sur le déplacement massif de milliers de personnes vers Sebta, avant d’expliquer ensuite que la situation aurait échappé à ses initiateurs et porté atteinte à l’image du Royaume lors de cette même célébration.
La contradiction la plus révélatrice apparaît enfin dans la dernière partie de l’article, lorsque Cembrero revient sur les fuites publiées en 2014 par le compte Chris Coleman et les présente comme une opération de représailles menée par la Direction générale de la sécurité extérieure française, la DGSE, contre le Maroc. Ce faisant, l’auteur se place lui-même dans une impasse logique.
Si, selon son propre raisonnement, des documents diffusés par un compte anonyme peuvent constituer l’instrument d’une opération de renseignement conduite par un État, et si le Maroc aurait cette fois décidé de se venger de l’enquête de Forbidden Stories, alors Cembrero ouvre implicitement une question qu’il ne traite jamais, celle de l’origine des documents transmis au consortium, des conditions de leur fuite et de l’identité de ceux qui les ont fournis.
Autrement dit, deux possibilités se dégagent. Soit Forbidden Stories et les médias partenaires ont accompli un travail journalistique indépendant sans pour autant représenter les États dans lesquels ils sont établis, auquel cas l’idée d’une « vengeance marocaine contre l’Espagne » provoquée par une enquête impliquant quatorze médias issus de plusieurs pays manque d’un lien causal évident. Soit Cembrero considère, comme il le fait lui-même dans l’affaire Chris Coleman, qu’une fuite exploitée par des médias peut être le prolongement d’une opération de renseignement.
Dans ce cas, son propre raisonnement admet implicitement qu’il est légitime, et même nécessaire, de s’interroger sur l’origine des fuites liées à Pegasus et sur les éventuels intérêts qui ont présidé à leur transmission avant d’en faire le socle d’une nouvelle accusation.
C’est précisément cette question que l’article évite. Cembrero s’autorise à voir la DGSE derrière les fuites de 2014, mais ne pose pas la même question à propos de celles de 2026, tout en construisant sur ces dernières un récit complet de représailles. Pendant qu’il cherche Hammouchi et El Himma derrière chaque détail, les réseaux de passeurs, les groupes numériques, les comptes étrangers, les numéros algériens en +213, les rapports espagnols et les enquêtes numériques défilent sans modifier en rien une conclusion apparemment fixée dès le départ.
Le problème n’est pas que Cembrero enquête sur l’hypothèse d’une implication marocaine. Le problème est qu’il semble déterminé à la démontrer quelles que soient les données qui la contredisent. Dans cette obsession persistante des services de renseignement marocains et de quelques noms devenus récurrents sous sa plume, toute information susceptible d’accabler Rabat se transforme rapidement en certitude, tandis que les éléments ouvrant d’autres pistes sont minimisés ou écartés, y compris lorsqu’ils émanent du gouvernement espagnol et de ses propres services de renseignement. Le résultat n’est pas une enquête qui éclaire les événements de Sebta, mais un récit qui commence par désigner son coupable avant de réorganiser toute la crise pour finir par le retrouver.