L’Espagne arrête un opposant algérien à la demande du régime militaire : Madrid sacrifie-t-elle les droits humains au gaz algérien ?

Les autorités espagnoles ont arrêté, le 25 juillet dernier à l’aéroport de Barcelone-El Prat, l’homme d’affaires et homme de médias algérien Ayoub Aissiou, connu pour son opposition au pouvoir en place. L’interpellation a été effectuée à la demande du régime militaire au pouvoir en Algérie, avant son placement en détention dans l’attente d’une décision de l’Audience nationale espagnole sur la procédure d’extradition.

Une affaire qui relance le débat sur la manière dont Madrid traite les demandes algériennes visant des opposants, après plusieurs précédents marqués par des expulsions vers l’Algérie malgré des alertes sur les risques de torture et de graves violations des droits humains.

Selon le quotidien espagnol The Objective, qui a rapporté l’affaire vendredi 14 août, Aissiou, ancien propriétaire de la chaîne Djazaïria One et connu pour ses prises de position critiques à l’égard des autorités algériennes, est actuellement détenu en Espagne, tandis que l’Audience nationale examine la demande d’extradition formulée par Alger.

L’affaire revêt une sensibilité particulière en raison de la situation d’Aissiou, qui avait quitté l’Algérie en 2019 pour rejoindre la France, où il avait déposé une demande de protection internationale. Son arrestation alors qu’il se trouvait en Espagne place ainsi son dossier au croisement de deux enjeux particulièrement sensibles : une demande d’extradition émanant d’Alger et la question du risque de persécution auquel il affirme être exposé en raison de ses positions politiques et de son activité médiatique.

Mais la portée de l’affaire dépasse largement le seul cas d’Aissiou. L’Espagne a déjà expulsé vers l’Algérie plusieurs opposants dans des circonstances qui ont suscité de vives critiques. Chaque nouvelle demande d’extradition formulée par Alger soulève dès lors la question des garanties offertes par Madrid à ceux qui affirment qu’un retour dans leur pays les exposerait à de graves violations de leurs droits.

En août 2021, les autorités espagnoles avaient ainsi expulsé vers l’Algérie Mohamed Abdellah, ancien militaire devenu opposant, qui s’était réfugié en Espagne en 2018. Connu pour ses critiques envers l’institution militaire algérienne, il avait été arrêté à son retour en Algérie avant d’être incarcéré et jugé.

Le précédent le plus documenté par les organisations de défense des droits humains reste toutefois celui de Mohamed Benhalima, ancien militaire et militant ayant participé au Hirak de 2019. Après le rejet de sa demande d’asile, l’Espagne l’avait expulsé vers l’Algérie dans la soirée du 24 mars 2022, malgré les avertissements répétés sur les risques auxquels il s’exposait dès son arrivée.

Amnesty International avait estimé que son expulsion contrevenait au principe de non-refoulement, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle court un risque réel de torture ou d’autres atteintes graves à ses droits fondamentaux. Human Rights Watch avait également rappelé que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avait averti les autorités espagnoles de l’existence d’un risque sérieux et crédible que Benhalima soit torturé s’il était renvoyé en Algérie.

Après son expulsion, Benhalima a été emprisonné et jugé en raison de ses activités. En mai 2022, il a appris qu’un tribunal militaire algérien l’avait condamné à mort par contumace alors qu’il se trouvait encore en Espagne. Un mois plus tard, il déclarait devant la justice avoir subi des actes de torture après son retour en Algérie.

Ces précédents replacent l’affaire Ayoub Aissiou dans un cadre qui dépasse la simple exécution d’une demande judiciaire algérienne. Au sein de l’opposition algérienne, des interrogations persistent depuis plusieurs années sur l’éventuelle influence des intérêts stratégiques entre Madrid et Alger dans le traitement de certains dossiers d’opposants, au premier rang desquels figure la coopération énergétique.

Certains opposants évoquent ainsi l’hypothèse d’une forme de marchandage tacite : une plus grande réceptivité espagnole aux demandes algériennes visant certains dissidents en contrepartie de la préservation des intérêts économiques et énergétiques entre les deux pays. La concomitance entre plusieurs expulsions controversées et le poids croissant de l’Algérie dans la sécurité énergétique espagnole a installé cette hypothèse au cœur du débat politique et médiatique entourant ces dossiers.

Les chiffres donnent la mesure des intérêts en jeu. Selon Enagás, l’entreprise qui exploite les principales infrastructures de transport de gaz et assure la gestion technique du système gazier espagnol, l’Algérie a été en 2025 le premier fournisseur de gaz de l’Espagne, représentant près de 35 % de ses approvisionnements.

Des données officielles espagnoles indiquent également que les importations de gaz algérien ont atteint environ 128,5 térawattheures sur la même année. Un volume qui illustre la place stratégique occupée par l’Algérie dans le système énergétique espagnol, d’autant qu’une part importante de ces livraisons transite directement par le gazoduc Medgaz, qui relie les deux pays.

La répétition de ces précédents impose toutefois une interrogation plus grave qu’un simple arbitrage entre intérêts économiques et obligations juridiques : l’Espagne est-elle devenue, dans les faits, un maillon facilitant le retour d’opposants algériens vers un appareil répressif déjà visé par des accusations documentées de torture et de procès inéquitables ?

Lorsque Madrid expulse une personne malgré des avertissements explicites des Nations unies et d’organisations de défense des droits humains sur les risques de torture, avant que des éléments ne fassent ensuite état de son emprisonnement, de mauvais traitements ou de lourdes condamnations, la question ne peut plus être ramenée à une simple erreur d’appréciation. Elle soulève celle d’une responsabilité politique et morale dans la remise de personnes à des autorités dont les risques qu’elles leur faisaient courir étaient connus à l’avance.

C’est précisément ce qui donne à l’affaire Ayoub Aissiou sa véritable portée. La question n’est plus seulement de savoir si l’Espagne acceptera la demande d’extradition algérienne, mais si Madrid est prête à reproduire un scénario qui s’est déjà soldé par de graves violations. Et, plus largement, si le poids des intérêts énergétiques et politiques avec Alger est devenu, dans certains dossiers, plus déterminant que les alertes des organisations de défense des droits humains et les engagements européens censés protéger les opposants contre un renvoi vers un pays où ils risquent la torture ou la persécution.

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