Wafae Atid, de « victime » à « espionne »: l’Espagne cherche-t-elle à s’en débarrasser ? Les agents d’Alger orientent-ils désormais le récit espagnol ?

Ce lundi 24 août 2026, plusieurs médias et voix espagnoles ont lancé un nouveau récit pour le moins surréaliste autour de Wafae Atid. En quelques jours, la jeune Marocaine est passée du statut de « victime » ayant fui le Maroc en raison de la religion, de sa famille et de la condition des femmes, à celui d’« espionne » soupçonnée d’entretenir des liens avec des services marocains. Le dernier épisode vient du site EDATV, qui affirme qu’elle aurait été vue dans un café de Sebta occupée en compagnie de trois policiers marocains affectés à la frontière.
Le titre tranche d’emblée sur l’identité des trois hommes. Mais le contenu de l’article raconte autre chose. EDATV dit s’appuyer sur des « habitants de Sebta » qui auraient reconnu les personnes assises avec Wafae et les auraient présentées au journaliste Tate J. Barceló comme des policiers marocains. Aucun nom de témoin n’est donné, aucune déclaration publique n’est produite, aucun des trois hommes n’est identifié et aucune photo ni document ne vient démontrer qu’ils sont marocains, encore moins policiers ou affectés aux postes frontaliers évoqués.
Plus étonnant encore, EDATV reconnaît lui-même qu’aucune confirmation officielle, espagnole ou marocaine, n’existe quant à l’identité des trois hommes ou à la nature de la rencontre. Le site admet également ignorer le contenu de la conversation et les raisons de leur présence avec Wafae. Autrement dit, ce que l’article n’est pas en mesure d’établir devient, dès le titre, un fait pratiquement acquis : il s’agirait de « trois policiers marocains ».
Le journaliste à l’origine de l’information a lui-même résumé la méthode employée. Dans une publication sur X, Tate J. Barceló écrit simplement qu’« on lui dit depuis Sebta » que Wafae a été vue avec des policiers marocains travaillant à la frontière. De « on m’a dit » à un article, puis d’un article à un titre affirmatif, le récit a rapidement alimenté une série de publications parlant désormais d’« espionne marocaine », appelant à enquêter sur elle et allant, pour certaines, jusqu’à interpeller le Centro Nacional de Inteligencia (CNI).
Le problème dépasse donc la simple faiblesse d’une source anonyme. Il montre comment un récit entier peut se construire par étapes. Trois hommes non identifiés apparaissent sur une photo dans un café ; ils deviennent des policiers marocains ; leur présence avec Wafae est transformée en rencontre suspecte ; le soupçon devient espionnage ; puis la question du rôle des services de renseignement espagnols est elle-même introduite. Tout cela sans répondre à la première question qu’exigerait une enquête sérieuse : qui sont réellement ces trois hommes ?
L’affaire prend une autre dimension lorsqu’on la replace dans la chronologie des derniers jours. Le 19 août, El País présentait Wafae, 28 ans, comme une jeune Marocaine arrivée à la nage à Sebta, expliquant qu’elle ne voulait pas retourner au Maroc en raison, selon ses déclarations, des inégalités entre hommes et femmes, de son refus de porter le voile et de conflits familiaux liés à la religion et à son mode de vie. Le quotidien lui avait accordé une large place, faisant d’elle l’un des visages médiatiques des événements de Sebta.
Cette première image a rapidement commencé à se fissurer lorsque d’anciens contenus de ses comptes sur les réseaux sociaux ont refait surface. Ils montraient qu’elle avait vécu et travaillé à l’étranger, notamment aux Émirats arabes unis, voyagé dans plusieurs pays et tenté d’obtenir des visas avant son entrée à Sebta.
Deux jours plus tard, le 21 août, El País est revenu sur son histoire en précisant qu’elle n’était pas une migrante économique, qu’elle avait travaillé hors du Maroc et tenté auparavant d’obtenir des visas, avant de voir dans les événements du 30 juillet une possibilité de rejoindre l’Espagne. Wafae continuait néanmoins à expliquer son départ par des considérations liées aux libertés et au mode de vie.
C’est alors qu’un autre basculement s’est produit. D’anciennes photos de Wafae ont été largement rediffusées, notamment celles où elle apparaît avec le drapeau marocain et un portrait du roi Mohammed VI devant une carte complète du Maroc. C’est à ce moment que le séparatiste Taleb Ali Salem est intervenu pour donner une toute nouvelle orientation au dossier.
Taleb Ali Salem n’a attendu ni la photo du café ni le moindre élément sécuritaire. Il a diffusé une image de Wafae et l’a accusée explicitement d’être une « AGENTE DEL RÉGIMEN », une « agente du régime », allant jusqu’à affirmer que des dizaines d’agents marocains se seraient infiltrés parmi les personnes présentes à Sebta. Cette accusation circulait donc avant même la publication d’EDATV.
Ce détail change profondément la lecture du nouvel épisode. La photo du café n’a pas créé l’accusation d’« agente marocaine ». L’accusation existait déjà ; l’image est venue ensuite s’insérer dans un récit préalablement construit.
Taleb Ali Salem n’est pas un observateur neutre. Il s’inscrit dans le discours séparatiste du Polisario et défend ses thèses en Espagne, alors que le régime militaire algérien héberge, soutient politiquement et offre sa base territoriale au mouvement séparatiste à Tindouf. Cette relation est documentée jusque dans les rapports du Congressional Research Service américain, qui décrit l’Algérie comme le pays qui « héberge et soutient » le Polisario.
Dès lors, une question s’impose : une partie du discours médiatique espagnol sur le Maroc commence-t-elle à reprendre ses orientations d’acteurs engagés dans l’agenda séparatiste soutenu par Alger ?
Taleb Ali Salem a lancé l’accusation d’« agente » en premier. Quelques jours plus tard, un média construit un article sur la base de ce que « des habitants auraient dit », affirmant que Wafae se trouvait avec « trois policiers marocains ». Puis des comptes espagnols réclament une enquête et déplacent l’affaire sur le terrain de l’espionnage et du renseignement. Cette chronologie montre comment une accusation politique portée par un acteur directement engagé contre le Maroc peut devenir une grille de lecture reprise ensuite par certains relais médiatiques.
Mais l’affaire comporte un autre aspect, encore plus embarrassant : Wafae est-elle passée, en quelques jours, du statut de personnage médiatiquement utile à celui d’un problème dont il faudrait se débarrasser ?
Au départ, son histoire correspondait parfaitement à un discours visant à déplacer la crise de Sebta du terrain migratoire, sécuritaire et de la responsabilité espagnole vers celui d’une femme qui fuirait le Maroc à cause de la religion, du voile et des libertés. Or, à mesure que les contradictions se sont accumulées et que son passé numérique a refait surface, la jeune femme est devenue embarrassante pour le récit qui avait fait d’elle une « victime ».
Le basculement a été rapide : mise en doute de son récit, accusations de mensonge, puis de collusion avec le Maroc, avant l’apparition d’une prétendue connexion avec la police marocaine et d’appels à enquêter sur elle.
Les conséquences de cette campagne sont évidentes. Wafae avait déclaré vouloir rester en Espagne et rejoindre Barcelone. El País rapportait également qu’elle refusait d’être transférée vers un autre centre par peur d’être expulsée et qu’elle espérait pouvoir rester en Espagne continentale. En quelques jours, celle qui était présentée comme une femme à protéger du Maroc est devenue une personne entourée de soupçons sécuritaires.
La question s’impose donc : a-t-on commencé à se débarrasser de Wafae après avoir épuisé son utilité médiatique et après que ses contradictions sont devenues trop encombrantes ? Cherche-t-on désormais à créer autour d’elle un climat de suspicion susceptible de peser sur toute demande d’asile ou de protection, alors que les mêmes médias la présentaient quelques jours auparavant comme une victime méritant précisément cette protection ?
Le paradoxe est presque complet. Tant que son récit pouvait servir contre le Maroc, Wafae était une « victime ». Lorsque des éléments sont venus fragiliser cette version, la remise en cause ne s’est pas tournée vers ceux qui l’avaient relayée sans suffisamment la vérifier ; elle s’est retournée contre Wafae elle-même. En un temps record, la femme censée avoir fui le Maroc s’est retrouvée accusée d’avoir été envoyée par le Maroc.
El País rapportait pourtant, dans son second article, que Wafae disait vouloir continuer à porter le drapeau marocain partout où elle irait et qu’en Espagne elle afficherait à la fois les drapeaux marocain et espagnol. Cette expression de son attachement à son pays est précisément devenue, chez Taleb Ali Salem, un élément utilisé pour lancer l’accusation d’« agent ».
C’est là que le nouveau récit se retourne contre ses propres auteurs. Si porter le drapeau marocain et la photo du roi suffit à transformer un Marocain en « agent », et si s’asseoir dans un café avec trois hommes non identifiés suffit à faire de ceux-ci des « policiers marocains », que reste-t-il des critères élémentaires de preuve ?
La question dépasse désormais le seul cas de Wafae. Certaines composantes du discours espagnol sur le Maroc sont-elles devenues perméables au point que des figures séparatistes liées à un projet soutenu par Alger puissent en fixer la direction ? Comment une accusation lancée par Taleb Ali Salem a-t-elle pu devenir, quelques jours plus tard, un récit doté d’un titre, d’une image et d’un prolongement médiatique ?
L’affaire Wafae Atid avait commencé comme une histoire destinée à mettre le Maroc en accusation. Elle se transforme aujourd’hui en révélateur d’un mécanisme beaucoup plus embarrassant. En moins d’une semaine, une « victime » a été fabriquée, son récit s’est fissuré, puis la même personne a commencé à être recyclée en « espionne ».
Entre ces deux images apparaît désormais une hypothèse autrement plus dérangeante : Wafae a-t-elle rempli la fonction que certains lui avaient assignée avant que ne commence, dès qu’elle est devenue encombrante, l’opération visant à s’en débarrasser ?