Non, Maroc ! Tu n’as pas le droit d’espionner

Il faut reconnaître à l’Occident une qualité rare : sa remarquable capacité à transformer ses propres pratiques en vertus universelles, tout en érigeant celles des autres en scandales planétaires. Cette gymnastique intellectuelle atteint un niveau presque artistique dès qu’il est question de renseignement. Car enfin, tout le monde sait que les États-Unis espionnent.

Les révélations d’Edward Snowden ont démontré l’ampleur de la surveillance exercée par la NSA, y compris contre des chefs d’État alliés. La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, Israël, la Russie ou la Chine n’ont jamais fait mystère du rôle central de leurs services secrets dans la défense de leurs intérêts stratégiques. Personne ne s’en offusque vraiment. On appelle cela la « raison d’État ».

En revanche, lorsqu’il s’agit du Maroc, les règles changent subitement. Les récentes publications de Forbidden Stories remettent une nouvelle fois en avant les accusations selon lesquelles Rabat aurait eu recours au logiciel Pegasus, des accusations que le Maroc a toujours rejetées. Peu importe, au fond, que ces allégations soient contestées ou que leur démonstration juridique demeure débattue. Le simple soupçon suffit à déclencher une indignation qui dépasse largement le cadre du renseignement pour devenir presque une question morale.

La différence de traitement est fascinante. Lorsque Washington espionne ses alliés européens, c’est embarrassant mais compréhensible. Lorsque Paris développe des capacités offensives dans le cyberespace, c’est une nécessité stratégique. Lorsque Madrid est confrontée à des affaires liées à l’utilisation de Pegasus, le débat reste essentiellement national, sans remise en cause de son statut ou de sa légitimité. Mais lorsque le Maroc est juste  cité dans une enquête, il ne s’agit plus seulement d’espionnage : il s’agit d’une transgression. Comme si un pays du Sud avait franchi une frontière invisible qu’il n’était pas censé dépasser.

Le problème n’est peut-être pas l’espionnage lui-même. Le problème, c’est celui qui est soupçonné d’espionner. Depuis des décennies, certains regardent encore les pays africains et arabes comme des acteurs régionaux dont les ambitions devraient se limiter à gérer leurs frontières, accueillir les investissements étrangers et coopérer gentiment avec les grandes puissances. Ils peuvent fournir du renseignement, mais certainement pas développer des capacités susceptibles de les placer sur un pied d’égalité dans le jeu stratégique.

Le Maroc, pourtant, n’est plus celui des années 1980. Il investit dans sa défense, modernise ses institutions, développe son industrie, renforce ses partenariats sécuritaires et s’impose progressivement comme un acteur incontournable sur plusieurs dossiers régionaux. Cette montée en puissance dérange parfois davantage qu’elle n’est analysée. Dès lors, chaque accusation devient l’occasion de rappeler une hiérarchie implicite : il y aurait les États autorisés à exercer pleinement leur souveraineté et ceux qui devraient s’en tenir à un rôle plus discret.

Le plus ironique reste que les mêmes pays qui s’indignent sont souvent les premiers à solliciter la coopération des services marocains lorsqu’il s’agit de lutte antiterroriste, de criminalité organisée ou de réseaux migratoires. Le renseignement marocain est alors salué pour son efficacité, son professionnalisme et sa réactivité. Mais cette efficacité ne devrait visiblement s’exercer qu’au profit des autres. À partir du moment où elle pourrait servir des intérêts strictement marocains, elle devient suspecte.

Personne ne devrait être naïf. Le renseignement n’est pas un concours de vertu. Il constitue l’un des instruments classiques de la puissance des États. Tous cherchent à connaître les intentions de leurs partenaires comme de leurs adversaires. Tous développent des capacités techniques toujours plus sophistiquées. Ce n’est pas une exception, c’est la règle du système international. Feindre de découvrir cette réalité uniquement lorsque le nom du Maroc apparaît relève moins de la défense des principes que d’une conception profondément asymétrique des relations internationales.

Au fond, le message adressé au Maroc est d’une simplicité désarmante. Les grandes puissances peuvent espionner parce qu’elles sont de grandes puissances. Elles peuvent invoquer la sécurité nationale, les intérêts supérieurs de l’État ou les nécessités géopolitiques. Leurs excès sont des dérapages. Ceux des autres deviennent des preuves de dangerosité. Quant au Maroc, il devrait se contenter d’être un bon allié, un partenaire fiable et un élève appliqué. Mais surtout pas un acteur capable de jouer selon les mêmes règles que ceux qui les ont écrites.

Voilà sans doute la véritable leçon de cette affaire. Ce qui choque certains n’est pas tant l’idée qu’un État puisse chercher à protéger ses intérêts. C’est l’idée que cet État soit le Maroc.

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