Maroc–Espagne : les fuites douteuses qui révèlent le double standard de la presse espagnole

Depuis les événements de Sebta occupée, une partie de la presse espagnole semble ne plus considérer le Maroc comme un simple voisin, mais comme un adversaire permanent auquel peuvent être imputées différentes crises et tensions. Chaque nouvelle affaire paraît ainsi être réinterprétée à travers le même prisme.

La récente diffusion de fichiers présentés comme contenant des données relatives à des personnels de sécurité marocains semble avoir franchi un nouveau seuil : des documents attribués à un groupe de hackers, dont l’authenticité, l’origine exacte et l’intégrité n’ont pas été établies de manière indépendante, sont progressivement devenus, dans certains récits médiatiques, le point de départ d’une affaire de renseignement mettant en scène « 70 000 espions marocains » opérant contre l’Espagne.

La question se situe précisément dans le passage d’informations non vérifiées à des conclusions encore plus difficiles à établir. Le fait que des fichiers circulent avec des dizaines de milliers de noms présentés comme appartenant à des personnels de sécurité ne permet ni de confirmer l’authenticité de l’ensemble des données, ni d’établir que les personnes concernées sont des agents de renseignement, encore moins qu’elles seraient impliquées dans des opérations dirigées contre l’Espagne. Selon certains médias espagnols, elles seraient « 70 000 ». Mais la répétition d’un chiffre spectaculaire ne suffit pas à en démontrer la véracité ou la signification.

Cette distinction est essentielle. Même en supposant que certaines données contenues dans ces fichiers soient authentiques, identifier des personnes comme appartenant au secteur de la sécurité ne permet pas de déterminer leurs fonctions précises, leurs missions ou leur éventuelle implication dans une activité de renseignement. Pour passer de personnels de sécurité à « espions », puis d’« espions » à des agents travaillant contre l’Espagne, plusieurs étapes nécessitent des éléments indépendants et vérifiables. Sans eux, le raisonnement repose sur une succession d’affirmations et d’interprétations.

La question soulève également une interrogation stratégique. Pourquoi le Maroc aurait-il besoin de mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre l’Espagne ? Une telle hypothèse supposerait qu’une part considérable de l’appareil sécuritaire marocain soit consacrée à une seule cible, alors que le pays doit simultanément faire face au terrorisme, aux réseaux criminels, aux trafics, à la sécurisation de ses frontières et à de nombreuses autres menaces. Rien, dans ces fichiers non authentifiés indépendamment, ne permet de rendre crédible une construction d’une telle ampleur.

Cette lecture entre également en tension avec la réalité des relations sécuritaires entre Madrid et Rabat. Les deux pays coopèrent depuis des années dans plusieurs domaines sensibles, notamment la lutte contre le terrorisme, l’immigration irrégulière et la criminalité organisée. Cette coopération répond à des intérêts mutuels et bénéficie directement à la sécurité espagnole.

Il apparaît dès lors pour le moins paradoxal de présenter simultanément le Maroc comme un partenaire sécuritaire dont Madrid dépend dans plusieurs domaines et comme un État ayant déployé une infrastructure humaine massive destinée à agir clandestinement contre l’Espagne. Une accusation d’une telle ampleur ne saurait être construite sur des fichiers diffusés par une entité obscure et dont ni l’authenticité complète, ni la provenance exacte, ni les conditions de constitution n’ont été établies de manière indépendante.

La comparaison avec la diffusion récente d’un fichier contenant des données attribuées à des personnels de sécurité espagnols permet précisément de mesurer la différence de traitement. Un document de près de 500 pages contenant les noms, photographies, numéros de téléphone et autres données personnelles présentées comme concernant environ un millier de policiers, gardes civils et militaires espagnols a circulé en ligne. Plusieurs informations de presse ont attribué sa diffusion au groupe de hackers prorusse « NoName057 », sans que cette attribution suffise, à elle seule, à établir l’ensemble des circonstances entourant l’origine et la constitution du fichier.

L’association professionnelle de la Guardia Civil JUCIL a d’ailleurs saisi l’Audiencia Nacional afin qu’une enquête détermine notamment comment les données ont été obtenues, qui se trouve derrière leur collecte et leur diffusion et dans quel but.

Dans ce cas, les interrogations portent principalement sur l’origine des données, leur mode d’obtention, les responsables de leur diffusion et les risques encourus par les personnes concernées. Lorsqu’il s’agit du Maroc, le traitement prend pourtant une autre direction : des fichiers dont la fiabilité globale reste à établir deviennent rapidement le support d’une lecture beaucoup plus large sur l’existence d’un appareil de renseignement massif tourné contre l’Espagne.

La mise en circulation de fichiers revendiqués ou attribués à un groupe de hackers ne permet pourtant pas d’en établir automatiquement l’authenticité, la provenance, les conditions d’obtention, les motivations de leurs auteurs ou les objectifs poursuivis. Encore moins d’en déduire l’existence d’une vaste opération de renseignement. Ce principe ne devrait pas varier selon la nationalité des personnes concernées.

Le même problème apparaît lorsque certains récits médiatiques relient ces fichiers aux événements de Sebta. Des données mises en ligne par une entité anonyme ou opaque ne constituent pas, à elles seules, la preuve d’une décision politique ou d’une opération préparée par un État. L’apparition du nom d’une personne dans un document présenté comme lié à un service de sécurité ne démontre pas davantage sa participation à ces événements.

À défaut d’éléments indépendants établissant concrètement un lien entre les personnes figurant dans ces fichiers, leur fonction réelle et les événements de Sebta, cette relation demeure une hypothèse, aussi largement soit-elle reprise.

L’affaire a été relayée par de nombreux médias espagnols, parmi lesquels « El Confidencial », « El Mundo », « Infobae España », « El Debate », « La Razón » et « The Objective », mais également « La Sexta », « Onda Cero », « Antena 3 », « Público », « El Faro de Ceuta » ou « Telemadrid ».

Cette multiplication des articles peut donner au récit une impression de confirmation. Pourtant, le nombre de médias qui reprennent une affirmation ne constitue ni une authentification des fichiers ni une multiplication des preuves. Lorsque plusieurs publications reposent sur les mêmes documents non vérifiés, les déclarations du même groupe ou les informations publiées initialement par quelques médias, la répétition ne change pas la nature de la source de départ.

C’est précisément là que se situe l’enjeu journalistique. Un fichier peut être spectaculaire sans être authentifié, et une affirmation peut être largement reprise sans être démontrée. Le chiffre devient un titre, le titre nourrit une hypothèse, puis l’hypothèse finit par être présentée comme une réalité suffisamment acquise pour être intégrée à un récit plus large sur les intentions du Maroc.

Le risque est alors de voir la construction narrative prendre le dessus sur la vérification. À force d’être répétée, une affirmation issue de fichiers dont la provenance et la fiabilité restent discutables finit par acquérir l’apparence d’un fait, alors même que les éléments permettant de franchir les différentes étapes du raisonnement restent absents.

La question des « 70 000 » mérite, à cet égard, une attention particulière. Même si l’on retenait provisoirement ce chiffre tel qu’il est avancé dans les fichiers diffusés et repris par certains médias, l’idée qu’un appareil de renseignement consacrerait plusieurs dizaines de milliers d’agents à un seul pays nécessiterait des éléments particulièrement solides. À plus forte raison lorsque le chiffre lui-même provient de documents dont l’authenticité complète et la méthode de constitution n’ont pas été établies indépendamment.

Au fond, cette affaire dépasse la seule diffusion de fichiers informatiques. Elle interroge la manière dont une partie de la presse espagnole construit désormais son regard sur le Maroc. Lorsqu’un même pays devient systématiquement le point de convergence de récits portant sur des crises, des cyberattaques, des questions migratoires, des tensions territoriales ou des affaires de renseignement, le risque est de ne plus analyser chaque événement pour ce qu’il est, mais de le faire entrer dans une grille de lecture déjà établie.

En définitive, ce qui est en jeu n’est pas seulement la crédibilité d’un chiffre ou d’une affirmation spectaculaire. C’est la frontière entre l’information vérifiée et le récit construit à partir de matériaux non authentifiés. Dans une relation aussi sensible que celle entre le Maroc et l’Espagne, cette frontière mérite d’être particulièrement protégée.

Car à force de transformer chaque fichier anonyme, chaque affirmation non vérifiée et chaque élément nouveau en pièce d’un même dossier à charge, le risque n’est plus seulement de mal interpréter une affaire : c’est de finir par confondre la réalité avec le récit que l’on a choisi d’en faire.

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